Farallon Islands

Titre : Farallon Islands

Auteur : Abby Geni

Genre : Littérature contemporaine

Date de publication : 2016

Éditeur : Actes Sud

Pages : 384

Résumé : Au large de la Californie, sur une île inhabitée au cœur d’un archipel quasi inaccessible et livré aux caprices des vents, Miranda, jeune photographe spécialisée de la faune sauvage, découvre un monde parallèle aussi séduisant que terrifiant, où la menace vient tout autant de la spectaculaire hostilité de la nature que de l’étrange micro-communauté scientifique qui l’accueille.

 

Mon avis : Le ton est donné dès les premières phrases, les premiers mots employés. Le rythme d’écriture est haletant, sec, cassant, et offre ainsi une mimétique parfaite de l’ambiance tapissée par Abby Geni dans ce premier roman.

Consacré de prime abord à la découverte d’une île mystérieuse, le voyage réalisé par cette jeune photographe et l’équipe de biologistes qu’elle accompagne se transforme progressivement en un enchaînement de situations de survie. Férocité des animaux, magnificence et terreur des paysages, cette île semble regorger de secrets, constituant alors une aura qu’aucun des hommes ne parvient à percer.

La richesse du travail des chercheurs provient directement de là : comment capter, comprendre ce lieu et les regards qu’il comporte ? Finalement, la photographie semble être le moyen le plus adéquat pour transporter et transformer les espèces naturelles présentes.

Mais ce qui provoque réellement le sentiment d’obscurité et de danger, ce sont les hommes plus que les rochers, les animaux ou encore les vagues. A la croisée des chemins entre Shutter Island de Dennis Lehane et les Dix petits nègres d’Agatha Christie, Farallon Islands suggère un univers étouffant, angoissant, voire agonisant dans lequel les disparitions et la violence rythment les journées de cette équipe scientifique.

Grâce à cette écriture elle-même porteuse d’une certaine terreur, l’auteure nous entraîne dans un tourbillon noir, qui tangue tantôt avec l’imaginaire d’une narratrice déboussolée, tantôt avec une frontière poreuse entre réalité et fantastique. On cherche à expliquer un enchaînement des événements parfois scabreux : cette île est-elle à ce point mystérieuse, à ce point vivante, qu’elle réparerait elle-même les injustices des hommes qui l’habitent ?

Mais plus que l’endroit, le danger provient des personnages. Le recours à la focalisation interne dans la construction du récit participe à cette impression d’isolation et d’étouffement qui ressort de la lecture. Nous voyons, nous ressentons à travers la narratrice, Miranda. Située derrière l’objectif de son appareil, elle est constamment dans une position d’observatrice du paysage et des personnes qui l’entourent.

Désir de retrait, de protection, elle va pourtant prendre pleinement conscience de son existence sur cette île suite à un événement brutal qui la poussera à (enfin) agir. Mais trouver sa place d’artiste et de femme dans cette communauté ultra restreinte se révèle finalement beaucoup plus difficile que de s’accoutumer du lieu et du mode de vie qu’il impose. Le temps s’étire, les animaux domestiques sont exotiques, la nourriture affamante.

Rien ne semble fonctionner comme de coutume sur cette île qui impose un rythme à la fois infernal et terriblement long, déconnecté. Même l’isolement que s’impose la narratrice dans sa chambre ne lui offre pas de répit, de respiration, et l’entraine malgré elle dans cette spirale infernale qui l’engloutit un peu plus chaque jour. Une seule question parcourt l’esprit du lecteur lorsqu’il parvient à se détacher de ce récit hypnotique : Miranda repartira-t-elle vivante de Farallon Islands ?

 

Conclusion : Abby Geni signe un premier roman terriblement intense, porté par une écriture originale et rythmée. Les mots s’enchaînent, les émotions aussi : on est fasciné par ce faux huis-clos qui abrite des personnages plus mystérieux et angoissants encore que le lieu titanesque sur lequel ils sont. Le coup de cœur de l’été !

Quand on a que l’humour

Auteur : Amélie Antoine

Genre : Littérature contemporaine

Date de publication : 2017

Editeur : Michel Lafon

Pages : 417

 

 

 

Résumé :

C’est l’histoire d’un humoriste en pleine gloire, adulé de tous, mais qui pense ne pas le mériter. Un homme que tout le monde envie et admire, mais que personne ne connaît vraiment.
Un homme blessé qui s’est accroché au rire comme on se cramponne à une bouée de sauvetage. C’est aussi l’histoire d’un garçon qui aurait voulu un père plus présent. Un garçon qui a grandi dans l’attente et l’incompréhension. Un garçon qui a laissé la colère et le ressentiment le dévorer.
C’est une histoire de paillettes et de célébrité, mais, surtout, l’histoire d’un père et d’un fils à qui il aura fallu plus d’une vie pour se trouver.

 

Mon avis :

Après le succès inattendu de son roman Fidèle au poste, Amélie Antoine revient avec un récit, tout aussi original que le précédent, mais dans lequel on voit se dessiner le style émouvant de la jeune auteure. Quand on a que l’humour est l’histoire d’un clown triste, l’histoire d’un homme qui passe sa vie à faire rire les autres pour éviter de pleurer la sienne.

Le roman s’organise en deux parties : la première consacrée à Edouard, cet homme qui force l’admiration des personnes venus rire avec lui, et la seconde accordée à son fils Arthur. Cette organisation duale du récit a quelque-chose de déstabilisant : alors qu’on suivait aisément les avancées et les retours dans le passé du célèbre Edouard Bresson, jusqu’à fusionner avec lui, la seconde partie s’ouvre effrontément par le point-de-vue de celui que l’on ne connaît pas encore.

Il faudra alors quelques lignes pour comprendre que ce père absent, déconnecté de la réalité qui est celle du narrateur n’est pas la figure paternelle autoritaire et non compatissante décrite par le jeune Edouard, mais bien Edouard lui-même, vu à travers les yeux de son propre fils. Le jeu se renverse, le temps bascule et notre clown préféré prend malgré lui la place qu’il a rejetée en bloc durant toute son existence : celle du père détesté.

La grande force d’Amélie Antoine se situe dans les portraits de ses personnages. Qualité déjà perceptible dans Fidèle au poste, elle est ici décuplée dans la relation complexe qui lie un père et son fils, et saisissante dans le portrait d’un artiste malheureux, malgré les apparences. D’une partie à l’autre, l’auteure convoque des sentiments et des réactions différentes chez le lecteur : alors que le récit d’Edouard engendre l’émotion, la compassion, celui d’Arthur est composé sur un effet de suspense, signe de cette touche policière chère à l’auteure.

 

 

Quand on a que l’humour n’est pas un roman policier et, pourtant, le récit nous propose une enquête à résoudre en même temps que le narrateur. Fidèle au genre toutefois, le voile sera levé sur le mystère qui régie cette seconde partie à la toute fin du roman. Après les hypothèses ratées, les doutes suggérés, le récit s’achève finalement sur un profond apaisement pour le narrateur et le lecteur qui garde le sourire aux lèvres en refermant le livre.

Malgré le changement de point-de-vue et d’ambiance au milieu du roman, Quand on a que l’humour nous raconte l’histoire d’un homme aujourd’hui célèbre, porté par un public léger mais exigeant et qui dissimule une intériorité et un passé plus sombres. Derrière la façade joyeuse et accessible se cache un homme gouverné par des choix de vie bancals. Après une enfance et une adolescence rudes, Edouard a enfin obtenu son Saint Graal : le respect et l’admiration des autres. Mais, une fois ce but ultime atteint, est-il finalement heureux ? A travers ce portrait de clown triste, Amélie Antoine interroge, nuance, et nous questionne sur un enjeu philosophique et culturel : la célébrité et l’admiration du monde nous rend-t-elle heureux ? Référence à Jacques Brel, lui aussi grande figure d’artiste, Quand on a que l’humour s’inscrit avec élégance et émotion dans la lignée de ces romans qui, grâce à la fiction et à une plume simple mais subtile, véhiculent émotions et questionnements sur les hommes et le monde qui les entoure.

 

Conclusion :

A la hauteur de son précédent récit, Amélie Antoine nous offre une fois de plus une histoire forte et touchante à travers des personnages terriblement attachants. Un coup de cœur !

J’ai toujours cette musique dans la tête

Auteur : Agnès Martin-Lugand

Genre : Littérature contemporaine

Date de publication : 2017

Editeur : Michel Lafon

Pages : 361

 

 

 
Résumé :

Yanis et Véra ont la petite quarantaine et tout pour être heureux. Ils s’aiment comme au premier jour et sont les parents de trois magnifiques enfants. Seulement voilà, Yanis, talentueux autodidacte dans le bâtiment, vit de plus en plus mal sa collaboration avec Luc, le frère architecte de Véra, qui est aussi pragmatique et prudent que lui est créatif et entreprenant. La rupture est consommée lorsque Luc refuse LE chantier que Yanis attendait. Poussé par sa femme et financé par Tristan, un client providentiel qui ne jure que par lui, Yanis se lance à son compte, enfin. Mais la vie qui semblait devenir un rêve éveillé va soudain prendre une tournure plus sombre. Yanis saura-t-il échapper à une spirale infernale sans emporter Véra ? Son couple résistera-t-il aux ambitions de leur entourage ?

 

Mon avis :

Comme ses précédents titres, ce nouveau roman d’Agnès Martin-Lugand était très attendu. On retrouve sa plume agréable et fluide qui porte une histoire dans laquelle l’inattendu vient se mêler au quotidien. Encore une fois, les personnages sont des hommes et des femmes qui lui ressemblent : la petite quarantaine, une vie de couple et de famille épanouie… Bref, un idéal de vie bourgeoise peint de façon convenue mais parlante.

 
Toutefois, J’ai toujours cette musique dans la tête possède une tonalité jusqu’alors inconnue chez cette auteure à succès : le suspense. Car sous cette apparence parfaite, on pressent un événement plus noir arriver, déjà amené par la quatrième de couverture du livre. Plus qu’un spoiler, cette annonce crée en réalité une tension permanente pendant la lecture. Quand et surtout comment le vernis de cette vie parfaite va-t-il s’effriter ?

 

 
Au fil des pages, l’auteure construit le récit de façon à endormir l’attention de ses personnages et, par extension, de ses lecteurs. Mais lorsqu’il tombe, très tardivement, le couperet n’est pas aussi spectaculaire que le trailer pouvait le laisser croire. Le moment de basculement se fait de façon brutale, violente, mais finalement peu crédible. La tombée du voile est impromptue et la période sombre, en proie au doute, est minimisée aussi bien dans le temps que dans l’action. Le récit se veut positif, résolu, et toute la tension dramatique suscitée pendant la moitié du roman retombe comme un soufflet.

 
Le schéma narratif de ce livre n’est pas sans rappeler un de ses contemporains : D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan. Alors que l’héroïne traverse une période de doute, un autre personnage vient s’intégrer doucement au cadre, apparaissant alors comme une personne providentielle, présente pour apporter une solution à cette situation de crise. Une fois intégré, il se rend progressivement indispensable, toujours sous couvert d’une bienveillance endormante, et arrive ainsi à susciter une confiance aveugle de la part de l’héroïne.

 
Dans le roman d’Agnès Martin-Lugand, on est bien loin de cette dimension terrifiante amenée de façon subtile et spectaculaire par Delphine de Vigan… Pourtant, l’alternance des points-de-vues entre Véra et Yanis permettait également de plonger le lecteur dans le regard aveugle de ces deux victimes et endormir ainsi toute méfiance vis-à-vis du comportement des autres personnages.

 
Conclusion :

Agnès Martin-Lugand nous surprend dans ce nouveau roman qui mêle une tension dramatique forte au quotidien embelli d’un couple solide. Mais le basculement final peut décevoir et inscrire cette auteure dans le paysage de la littérature française du divertissement.

Arrêt non demandé

Auteur : Arnaud Modat

Genre : Littérature contemporaine

Date de publication : 2017

Éditeur : Alma

Pages : 152

 

 

 

 

Résumé :

Dans la maison Modat, on rit, on blague, on s’insurge, on affronte. Tout commence par la rédaction d’un enfant de huit ans. Explosif : « J’aimerais raconter mes vacances si ça ne dérange personne, où plutôt une chose qui m’est arrivée pendant les vacances et qui a failli gâcher ma belle jeunesse. » La vie étant ce qu’elle est sur l’échelle du temps, résumons les épisodes : la paternité, la responsabilité, l’art d’exister et de disparaître… Tout cela : grave, et furieusement désopilant.

 

Mon avis :

Dans ce roman faussement romanesque, six histoires se succèdent. On cherche rapidement le lien entre tous ces personnages qui apparaissent quelques instants sur le devant du récit, pour finalement se rendre compte qu’il n’y en a aucun, du moins pas directement. Arrêt non demandé se compose en réalité de plusieurs nouvelles qui, mises ensemble, forment une fresque de vie. Du petit garçon joyeusement lucide au futur père de famille sexuellement désorienté, cette galerie de portraits qui compose le livre d’Arnaud Modat est à la fois multiple et inconditionnelle. Au moment du récit, chaque personnage est ancré dans une situation bien particulière, mais il émane de leur comportement et de leur pensée quelque-chose d’universel, ce qui les rend touchants et il devient alors facile de s’identifier à eux.

 

 

Arrêt non demandé est un objet littéraire curieux qui peut dérouter. Outre sa forme plus proche du recueil de nouvelles que du roman, Arnaud Modat adopte un ton décalé qui provoque autant le rire que l’incompréhension. Face à l’absurdité de certaines situations, on est dérouté, désemparé, scandalisé… Mais on garde le sourire aux lèvres. Comme tant d’autres, ce récit s’inscrit avec originalité dans cette mouvance littéraire qui met en valeur des sujets graves, quotidiens, de façon lumineuse. De la fiction émane une leçon de vie qui ne se veut pourtant pas moraliste : la parole est donnée à ces personnages qui nous ressemblent et nous apprennent à vivre par leurs propres expériences déchues.

Chaque histoire est comme une surprise : on ne sait pas comment sera faite la suivante. Face à cet enchaînement rapide des chapitres, le cœur balance entre frustration et excitation. De fait, il est difficile de quitter une ambiance et des personnages propres à chaque récit, mais quel plaisir de découvrir le suivant ! L’écriture d’Arnaud Modat module également au fil des pages. On retrouve le même style – direct, décalé, familier, mais non dénué de poésie – ajusté au personnage qui prend la parole, conférant ainsi une crédibilité à chaque portrait.

 

Conclusion :

Un récit haut en couleurs, qui peint une galerie de portraits à la fois universels et déjantés. Le ton est annoncé sur la couverture : « Si j’étais une fleur, je serais bien embêté… pour me servir des digicodes. » Car quoi de mieux que le rire pour aborder des situations embarrassantes ?

Merci aux éditions Alma pour cette découverte aussi surprenante que touchante.

 

D’après une histoire vraie

Auteur : Delphine de Vigan

Genre : Littérature contemporaine

Date de publication : 2015

Éditeur : JC Lattès

Pages : 477

 

 

 

Résumé :

Ce livre est le récit de ma rencontre avec L. L. est le cauchemar de tout écrivain. Ou plutôt le genre de personne qu’un écrivain ne devrait jamais croiser.

 

Mon avis :

Ce nouveau roman de Delphine de Vigan commence comme ses précédents, par un fait autobiographique. A travers une introspection littéraire, l’auteure nous dévoile une fois de plus un moment délicat de son existence. Cependant, cet incipit est écrit dans un objectif autre que celui de retranscrire le réel : il sert d’introduction à la rencontre avec un personnage décisif. Ce récit est l’histoire d’une relation opaque entre deux femmes : Delphine, double de l’auteure, et L., personnage énigmatique dont on ne connaît rien, même pas le nom. Sous une apparence bienveillante, elle s’insinue progressivement dans la vie de cette auteure, fragilisée par une panne d’écriture sévère.

Il ne se passe donc pas grand chose dans ce roman qui, pourtant, engendre une lecture hypnotique. Alors que Delphine ne mesure pas l’incidence de L. dans sa vie, très proche de la manipulation mentale, le lecteur se pense au contraire omniscient. Extérieur à l’histoire, il possède le recul nécessaire pour juger cette relation complexe. Cette impression de toute puissante est renforcée par le dénigrement du personnage envers lui-même qui ne cesse de mettre en avant son aveuglement face à l’emprise de L. Pourtant, jamais cette femme n’agit ostensiblement de manière malsaine. Du moins si l’on en croit Delphine. Car c’est là que réside toute la teneur psychologique de ce roman écrit à la première personne. Malgré le recul qui est accordé au lecteur, il est cantonné au point-de-vue de la narratrice et ne peut donc percevoir frontalement les intentions de L. On est donc constamment dans un jeu de funambule, à guetter un indice qui rompra l’équilibre insinué par cette femme mystérieuse. Sous couvert d’un énième récit autobiographique, D’après une histoire vraie s’établit en véritable thriller psychologique. En refermant ce livre, on garde un goût amer, terrifiant et cette impression d’avoir été dupé pendant près de 500 pages.

 

 

Delphine de Vigan ne se contente pas ici de décrire le réel : elle l’utilise, le questionne, le manipule. Situé dans la lignée du Misery de Stephen King qu’elle cite à plusieurs reprises, D’après une histoire vraie pose en arrière-plan du récit un débat de genre, celui de l’importance du réel dans la littérature. Alors que Delphine pense sortir de sa peur de la page blanche par la fiction, L. fait résonner en elle l’idée qu’aujourd’hui, la retranscription du réel est le seul but de la littérature. Du moins, c’est ce qu’attendent ses lecteurs.

Au-delà du récit et de la manipulation mentale opérée par un personnage sur un autre, l’auteure s’interroge sur le travail de l’écrivain : est-il possible de dépasser les genres littéraires, de ne pas s’enfermer dans un seul au risque de froisser les lecteurs les plus assidus ? La part autobiographique d’un livre représente-t-il le seul intérêt de la littérature ? Autant de questions qui trouvent une réponse très tranchée dans la bouche de L. et qui, sous couvert d’aiguiller son amie dans sa création, la manipule et la fragilise encore plus. A la lecture de ces moments plus critiques, on pense, on établit une opinion, et on participe malgré nous à l’établissement de l’intrigue. Une mise en abîme du récit réalisée de manière subtile, sans qu’on l’attende et qui fera surface de manière magistrale.

 

Conclusion :

Un récit habilement mené, qui se joue des codes romanesques et de nos attentes de lecture. Delphine de Vigan livre un roman sournois, un roman coup de poing et de cœur, digne des plus grands thrillers psychologiques.