Animale

Auteur : Victor Dixen

Genre : Littérature jeunesse, fantasy

Date de publication : 2015

Editeur : Gallimard (pôle fiction)

Pages : 544

 

 

 

Résumé :

Et si le conte le plus innocent dissimulait l’histoire d’amour la plus terrifiante ?

1832. Blonde, dix-sept ans, orpheline, vit depuis toujours dans un couvent, entourée de mystères. Pourquoi les sœurs l’obligent-elles à couvrir ses cheveux d’or et à cacher sa beauté troublante derrière des lunettes noires ? Qui sont ses parents et que leur est-il arrivé ? Quelle est la cause de ses évanouissements fréquents ?

Blonde est différente et rêve de se mettre en quête de vérité. Alors qu’elle s’enfuit du couvent pour remonter le fil du passé, elle se découvre un côté obscur, une part animale : il y a au cœur de son histoire un terrible secret.

 

Mon avis :

Au cœur des réécritures de contes se trouve celle de Victor Dixen sur l’histoire bien connue de Boucle d’or et les trois ours. Librement adapté de la culture populaire, le récit de Blonde, jeune femme de dix-sept ans recluse dans un couvent, navigue entre lieux-communs (transportés par des extrait originaux du conte qui inaugurent chaque partie du roman) et univers fantaisiste, à cheval entre réalité et imaginaire.

Le secret d’une réécriture réussie réside justement en ce point : loin de reprendre le texte original comme élément de base, le nouveau récit fonctionne par clins d’œil à l’intention du lecteur. Inutile d’indiquer, en notes de bas de page par exemple, les références présentes dans le texte, c’est l’avantage des contes populaires : tout le monde les connaît.

L’auteur construit donc une histoire à part entière à laquelle se mêle en arrière-plan celle plus ancienne de Boucle d’or. On remarque même, au détour d’une phrase, d’une situation, une autre histoire traditionnelle qui pourtant ne sera pas développée comme la précédente. Car Animale est aussi le récit des dualités : couvent/extérieur, famille riche/orpheline pauvre, bonté/aigreur… belle/bête. Toutefois, le mélange des contes reste de l’ordre de l’évocation, en bas fond, évitant ainsi un surdosage inutile de références venant noyer l’histoire principale.

 

 

La qualité de cette réécriture se dévoile tout au long du livre, et notamment à la fin : la résolution du nouveau récit vient également résoudre l’ancien. Conte populaire et conte contemporain se rejoignent pour donner une nouvelle clé de lecture : et si l’histoire tant connue de Boucle d’or était en réalité bien différente ? A force de rebondissements en tous genres, Victor Dixen a une fois de plus su jouer avec son lecteur et, par ce biais, le convaincre de sa grande maîtrise de la narration. On se laisse rapidement embarquer par cette histoire que l’on redécouvre à la fois avec plaisir, compassion et terreur.

On retrouve les protagonistes du conte original – Boucle d’or, les trois ours – auxquels viennent se greffer d’autres personnages, en lien plus ou moins étroit avec Blonde, la nouvelle Boucle d’or. L’auteur reprend les caractéristiques physiques et comportementales de ces grandes figures et se sert d’un détail sur lequel baser et développer le nouveau récit. Tout le monde connaît la chevelure blonde et soyeuse de Boucle d’or. Mais qui se souvient de la couleur de ses yeux ? Victor Dixen se sert adroitement de cette spécificité physique pour axer son récit. N’en ayant pas pris connaissance dans le conte original, personne ne viendra la contester, et alors le doute s’installera.

 

 

Écrit et publié avant sa grande saga Phobos, Animale comporte de nombreuses caractéristiques narratives et formelles qui participent au style de l’auteur. Outre une maîtrise du rebondissement et des effets de suspense, plus discrets mais néanmoins présents en fin de chapitre, Victor Dixen construit un univers imaginaire foisonnant.

L’histoire s’ouvre sur une réalité calme, respectable, ennuyeuse : une jeune femme dans un couvent, entourée pa des adultes extrêmement rigides et un quotidien minutieusement millimétré. Jusqu’à ce qu’un élément impromptu vienne rompre cette situation initiale si dangereusement paisible. La machine est lancée : l’héroïne se retrouve confrontée à un passé mystérieux qu’elle découvre à force de rebondissements, en même temps que le lecteur.

Comme dans Phobos, on découvre au fil des pages des personnages d’une richesse insoupçonnée, qui se dévoilent petit à petit. L’alternance des points-de-vues rythme également le récit, bien qu’elle soit moins imposante dans le cas présent. On découvre néanmoins quelques pans de l’intériorité de Gaspard, apprenti sculpteur, qui se retrouve lui aussi embarqué dans un tourbillon de rebondissements, malgré lui. Grâce à l’effleurement de ses pensées, la romance entre les deux personnages se construit subtilement, ce qui les rend d’autant plus attachants et surtout humains.

 

Conclusion :

Une fois n’est pas coutume, Victor Dixen épate et émerveille avec un univers à la croisée des genres : réécriture de conte, récit fantastique, roman d’apprentissage… On ne saurait définir ce livre qui nous entraîne dans les méandres d’une histoire que l’on croyait connaître par cœur. Reste à savoir si le deuxième tome voguera sur la même qualité d’écriture qui n’est pourtant plus à prouver !

 

Dans les eaux du lac interdit

Auteur : Hamid Ismaïlov

Genre : Conte

Date de publication : 2015

Éditeur : Éditions Denoël

Pages : 126

 

 

 

Résumé :

Un voyageur anonyme a pris place à bord d’un train pour un interminable voyage à travers les steppes kazakhes. Le train s’arrête dans une toute petite gare et un garçon monte à bord pour vendre des boulettes de lait caillé. Il joue Brahms au violon de manière prodigieuse, sortant les passagers de leur torpeur. Le voyageur découvre que celui qu’il avait pris pour un enfant est en fait un homme de vingt-sept ans. L’histoire de Yerzhan peut alors commencer…

Mon avis :

Tout commence par une rencontre inattendue. Alors qu’il effectue un long voyage en train, le narrateur découvre les nombreux paysages du Kazakhstan. Cependant, il est sorti de sa contemplation par le jeu virtuose d’un jeune violoniste. Yerzhan semble prendre le voyageur en grippe, mais face à la gentillesse de ce dernier, il s’incline. Les deux hommes passent une bonne partie du trajet ensemble, si bien que Yerzhan confie son histoire et, avec elle, celle des habitants de la région.

Malgré un ton léger, ce conte est en réalité une dénonciation des atrocités causées par les essais nucléaires dans les régions de l’ex URSS. Le lecteur est d’ailleurs alerté sur ce point avant même que le récit ne débute. Néanmoins, l’écriture ne prend à aucun moment des allures de critique frontale. Hamid Ismaïlov cherche à éveiller les consciences sur ces phénomènes de manière subtile. À travers l’histoire et l’évolution des personnages, mais également grâce à sa plume. Outre le destin de Yerzhan et de sa famille, l’écriture elle-même semble être touchée par les conséquences funestes des bombes. Cela est visible dans la longueur des phrases, mais également dans le niveau de langue employé. Ces phénomènes romanesques fonctionnent alors comme une allégorie du thème traité dans le conte : on arrive à un stade où fond et forme s’allient par l’écriture.

La construction du récit est également particulière : il ne s’élabore pas de manière linéaire, mais par un jeu d’allers et retours dans le présent et le passé. De ce fait, les points-de-vues internes alternent entre le narrateur et Yershan, auxquels le lecteur peut s’identifier. Ce phénomène littéraire permet de rythmer le récit et de maintenir l’attention du lecteur.

Quant aux personnages, ils participent également à la dimension unique de ce conte. Entre pesanteur et légèreté, entre conscience et insouciance, le paradoxe semble régner en chacun d’eux. Les essais nucléaires dégradent le paysage (zones interdites, lacs infectés…) mais également les individus, aussi bien physiquement que mentalement. Lorsqu’il rencontre Yershan, le narrateur le confond avec un enfant de douze ans. Alors que ses amis continuent de grandir, Yershan semble être le seul à avoir stoppé sa croissance. Néanmoins, il n’est pas la seule victime des radiations chimiques : sa mère par exemple a perdu l’usage de la parole, sa grand-mère l’usage de ses jambes…

Mais lorsque Yershan raconte son histoire, l’amertume et la rancœur ne sont pas visibles dans ses paroles. Il était bien entendu conscient de tous ces obstacles et en souffrait lui-même ; toutefois cela ne l’a pas empêché de garder une certaine insouciance alors qu’il était enfant. Tous ces désagréments ne l’ont pas empêché de mener une existence aussi traditionnelle que possible : les jeux d’enfant, l’école, le premier amour… L’auteur arrive donc à dresser un portrait alarmiste mais sur un ton léger, grâce auquel le lecteur peut avoir une réelle prise de conscience sur ces événements sans pour autant tomber dans une forme de militantisme. La forme du conte est utilisée dans cet esprit de subtilité.

 

Conclusion :

Un conte original qui met en scène des personnages touchés par les atrocités de l’Histoire. Grâce à une écriture à la fois légère et profonde, le lecteur est embarqué avec le narrateur dans un récit touchant qui lui permet de prendre part à ces événements parfois tombés dans l’oubli à tord.