Entretien avec Olivier Liron

Avec Danse d’atomes d’or, paru aux éditions Alma le 25 août 2016, Olivier Liron signe un premier roman à la fois ambitieux et personnel.

Un soir chez des amis, O. rencontre Loren, une acrobate fougueuse et libre aux cheveux couleur de seigle. Ils s’éprennent follement, s’étreignent et s’aiment le jour et la nuit dans la ville qui leur ouvre les bras. Mais Loren disparaît sans un mot. Inconsolable, têtu, O. la cherche jusqu’à Tombelaine en Normandie. Là, il apprendra pourquoi la jeune fille si solaire et fragile, est partie sans pouvoir laisser d’adresse. Librement inspiré d’Orphée et Eurydice, le ballet de Pina Bausch, Danse d’atomes d’or propose une nouvelle version du mythe. Ici, Eurydice n’a pas besoin d’Orphée…

 

©http://www.olivierliron.com

Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire d’amour à travers le mythe d’Orphée et d’Eurydice ?

Pour moi, le mythe d’Orphée et Eurydice est la sublimation d’un amour impossible. Il naît d’une absence, du deuil d’un amour, mais il est également lié à plusieurs éléments, notamment la musique. Avec Danse d’atomes d’or, j’ai voulu raconter une expérience vécue. C’est donc une histoire autobiographique, mais qui revêt une dimension lyrique grâce à cette appropriation du mythe d’Orphée et Eurydice. A travers cette version nouvelle du mythe, j’ai voulu offrir au personnage féminin une place au premier plan : alors qu’elle n’est qu’un prétexte à la sublimation d’Orphée dans l’histoire originelle, elle peut ici exister pleinement. J’ai donc écrit la dernière partie du roman de son point de vue. Mais comment faire parler un personnage absent physiquement ? J’ai pris le parti de laisser libre cours à ses pensées par le biais de son journal. Ce choix me paraissait le plus cohérent, puisque le journal permet une mise à distance par rapport à une situation sombre, que les lettres par exemple n’offrent pas. Eurydice ne s’exprime donc pas de manière directe, mais elle le fait simplement, et surtout sans l’intervention d’Orphée.

L’idée de raconter cette histoire par le biais de ce mythe m’est également venue après avoir vu le ballet de Pina Bausch. Ce qui m’intéressait c’était de retranscrire l’aspect chorégraphique de ce drame, par le biais de l’écriture. Le titre Danse d’atomes d’or vient de là : les personnages, mais aussi les phrases sont en perpétuel mouvement. Les mots agissent alors comme des corps, et revêtent un aspect érotique, comme deux atomes qui s’attirent.

 

Ces deux personnages se définissent de manière diamétralement opposée : alors que Loren est solaire, toujours dans l’action, le narrateur est plutôt dans une position d’observateur. Pourquoi dresser un portrait finalement très loin de celui, plus classique, du héros en quête d’action ?

En fait, le portrait de mon héros revêt les attributs que l’on relie habituellement aux personnages féminins. J’ai voulu mettre le narrateur dans une position de vulnérabilité, l’inscrire du côté de la passion. C’est la figure féminine qui guide le mouvement alors que le personnage masculin est constamment dans l’attente de l’autre : il est passif parce qu’il a des sentiments, parce qu’il est amoureux. Aujourd’hui, la solitude et la mélancolie de l’homme sont considérées comme un tabou. Il devient suspect pour quelqu’un de passer plusieurs heures, seul, chez soi. La lecture autorise toutefois cette solitude : quand on lit, on est seul face à soi-même.

Dans mon roman, j’ai voulu questionner les identités masculine et féminine. La fiction permet d’interroger le monde et de créer un décalage par rapport au réel que l’on peut alors observer sous un angle nouveau. Dans la littérature et dans la vie en général, la femme est souvent reliée à un statut passif de victime. Ici, le personnage de Loren est une femme libre et indépendante. Elle vient d’une famille manouche et ne se reconnaît pas dans la société qu’on lui impose. C’est pourquoi elle a besoin de réaliser un retour à ses origines. Je trouvais cette quête d’identité aussi intéressante pour le lecteur puisqu’on ne peut pas s’identifier immédiatement au personnage, comme certains romans peuvent le permettre. Paradoxalement, il est alors plus facile de se projeter dans cette vie qui n’est pas la nôtre. J’ai cette vision un peu naïve de la littérature qui exerce un pouvoir sur le lecteur, celui de s’évader dans une réalité différente de la sienne.

 

D’autres éléments ont également une forte présence dans votre roman et agissent même comme des personnages à part entière. C’est le cas par exemple du corps, que vous faites apparaître de différentes façons. Quelle place accordez-vous au corps dans cette histoire ?

Le rapport au corps questionne en réalité l’énergie physique de la langue. Mon objectif lors du travail d’écriture est de transmettre des émotions par le biais de la langue ; de la même façon que la musique peut bouleverser des auditeurs. Les personnages ne sont pas connectés seulement d’un point de vue intellectuel, mais avant tout physique. Je ne crois pas au discours très romanesque des écrivains, qui prétendent qu’ils se laisseraient dépasser par les personnages, comme s’ils n’étaient pas responsables de ce qui leur arrivait. En revanche, il était important pour moi que les personnages soient portés par leurs émotions, leurs désirs. Et puis ce roman met en scène une histoire d’amour, donc il fallait l’inscrire dans une dimension corporelle. Je ne voulais pas établir une relation épurée de tout contact physique ou, au contraire, qui sombrerait dans un rapport uniquement charnel.

 

Votre roman est donc un roman de la rupture, aussi bien amoureuse que dans la forme même du récit : l’auteur interrompt plusieurs fois le récit pour s’adresser directement au lecteur. Pourquoi avoir fait ce choix de la rupture romanesque ?

Ces petites interventions ménagent des respirations pour le lecteur. Il a fallu que je dose cette présence pour ne pas créer un effet trop lourd pour la lecture. En tant que lecteur, j’ai moi-même besoin de trouver un narrateur présent à travers les lignes, qui vient interrompre le récit pour nous rappeler que cette histoire relève de la fiction. Dans mon roman, ces interventions relèvent d’une histoire racontée par un narrateur : il se souvient de cette expérience qu’il a vécue et la transmet donc avec quelques hésitations, avec toute la fragilité dont peut faire preuve la mémoire. Je voulais que le lecteur voie les marques du travail d’écriture, qu’il ne soit pas entièrement plongé dans la fiction.

Par ce biais, j’ai également voulu insérer une certaine dose d’ironie vis-à-vis de situations délicates ou trop sombres. Ce ton permet d’avoir une distance avec ce qui est raconté, pour ensuite s’y replonger entièrement. Ainsi, l’émotion qui émane de la lecture peut être retenue, plutôt que de faire larmoyer le lecteur dès les premières pages !

L’idée était aussi d’accorder une place au lecteur dans le récit. Le jeu du post-it sur lequel s’ouvre le roman a été élaboré en référence aux livres pour enfants « dont vous êtes le héros ». La lecture devient alors un plaisir actif : elle demande un certain effort et donne encore plus de plaisir que d’être passif devant un écran par exemple. La scène d’ouverture du roman s’inscrit donc dans cette esthétique du jeu de rôle qui dépasse le cadre de la fiction pour inclure le lecteur. Cette dimension ludique permet de ne pas entrer directement dans l’émotion qui, elle, apparaît de manière progressive, pour finir en apothéose poétique dans la dernière partie.

Quant à la forme, j’ai choisi de structurer ce roman en trois parties : deux représentant le point de vue des personnages, et une au centre, placée comme un entracte. Ce dernier permettait de créer une rupture de ton parmi l’exploration des sentiments masculins et féminins. Avec cette promenade, j’ai volontairement voulu casser le sentiment de tristesse qui aurait pu émaner d’une situation tragique. La première partie se termine par la disparition soudaine du personnage féminin. Donc plutôt que de décrire la souffrance du narrateur, j’ai voulu illustrer l’incompréhension qui constitue la première phase du deuil amoureux. Car lorsqu’on est quitté, on ne succombe pas immédiatement à la tristesse : il y a d’abord un temps de flottement, un temps pour réaliser que la personne aimée n’est plus là. Encore une fois, j’ai inséré une courte partie plus triviale, afin de se détacher d’une émotion forte pour mieux y replonger par la suite. Il est important d’avoir plusieurs couleurs, plusieurs tons dans une histoire pour ne pas produire un récit uniforme, et donc ennuyeux.

 

Dans la postface, vous donnez l’autobiographie comme la clé de lecture de votre livre, comme si cette histoire était d’autant plus forte qu’elle a été vraiment vécue. Le souci de coller au réel est-il primordial pour vous dans le processus d’écriture ?

Il faut savoir que la postface est toujours présente dans les livres publiés aux éditions Alma : elle relève donc d’un choix de l’éditeur. L’objectif est de mettre en lumière le point de départ du livre. La première partie du roman est l’histoire d’un deuil empêché, qui ne peut se produire tant que le narrateur ne comprend pas la disparition d’Eurydice. Lorsqu’il apprend la vérité grâce au journal, il peut alors se laisser aller et, avec lui, l’écriture aussi. Les dernières pages laissent place au lyrisme : le narrateur s’exprime à son amour perdu dans un poème. Dans le mythe originel, Orphée espère faire revenir Eurydice par le biais du chant. La postface crée une rupture avec cette dimension lyrique et revient à quelque chose de plus immédiat, à savoir le processus d’écriture. On peut bien sûr lire le roman sans la postface, mais il m’a finalement semblé plus intéressant de ne pas refermer le livre sur le poème. Cet autoportrait final permet de ressaisir le livre dans sa totalité. Il faut le lire comme un manifeste sur le recours au mythe dans la littérature. Il permet d’exprimer des émotions, et peut-être même de comprendre mieux l’intériorité d’un personnage que si elle était donnée à voir à travers une histoire purement « vécue ». Pour moi, c’est en ce point que réside la force de la littérature.

Avec ce premier roman, je souhaitais écrire sur une expérience personnelle, tout en la traversant d’une forme originale pour, finalement, créer une œuvre de fiction dans laquelle beaucoup pourront se reconnaître. Cet accès à l’intériorité des personnages passe par une certaine simplicité dans le style d’écriture, pour être au plus juste de leurs ressentis, de leurs émotions. Ainsi, la poésie n’est pas introduite gratuitement : elle est là pour laisser libre cours aux émotions du narrateur à la fin du roman.

 

Comment est né ce roman ?

Avant Danse d’atomes d’or, j’ai publié une nouvelle, « Quand donc finira la semaine », dans la revue Décapage. Elle met en scène les deux personnages, Loren et O., qui se rencontrent en mangeant une planche de fromages. Cette nouvelle a en réalité constitué le point de départ de mon roman, sur les conseils éclairés de Jean-Baptiste Gendarme qui dirige la revue Décapage. J’ai ensuite rencontré Catherine Argand et Jean-Maurice de Montremy, les éditeurs d’Alma, qui ont cru en ce projet et m’ont énormément soutenu.

 

Vous semblez avoir de nombreuses casquettes dans votre vie puisque vous êtes non seulement écrivain mais aussi dramaturge, comédien, scénariste, pianiste… Comment réussissez-vous à tout combiner ? Vous sentez-vous aujourd’hui plus auteur, comédien ?

Je me sens avant tout auteur. Ecrire pour le théâtre, cela permet d’écrire sur le corps, les émotions, et de transmettre une histoire de manière plus directe qu’à travers un livre. Ecrire des romans est une démarche très solitaire, tandis qu’écrire pour le théâtre relève d’un travail de collaboration. Les remarques des autres permettent de prendre du recul par rapport à ce que l’on fait. On est loin de l’image mythologique de l’écrivain seul face à sa page blanche !

J’ai remarqué que les écrivains ont parfois peur de se confronter à certaines formes d’écriture et préfèrent se cantonner à un seul genre. Je pense au contraire que l’écriture est d’autant plus enrichie qu’elle se frotte à d’autres disciplines, comme le théâtre, le cinéma ou la poésie… Pareil pour la lecture. On entend souvent le discours « aujourd’hui les gens lisent moins qu’avant » : non, ils lisent de manière différente, se frottent à d’autres formes de lecture, d’écoute, comme la chanson ou le slam. La littérature entre alors au contact d’autres formes artistiques, comme la musique.

En même temps, il existe une liberté propre au roman, avec lequel on peut tout faire, tout inclure : ce que j’aime beaucoup chez Boris Vian par exemple, c’est la folie et l’humour qu’il se permet avec ses personnages. L’origine du mot fantaisie vient d’ailleurs de là : il représente la lumière, la liberté de ne pas être assujetti au réel ou ancré dans une société donnée. Elle permet d’ouvrir l’imaginaire. Le livre devient alors une fenêtre qui s’ouvre sur un monde inconnu, sur l’univers d’un auteur.

La langue que j’utilise est à la fois littéraire et très simple, orale. Pour moi, l’idéal d’une langue ne réside pas seulement dans le déploiement esthétique. On peut écrire des choses très belles à travers des formes de discours plus contemporaines, sans que le langage soit très recherché.

 

Il y a quelques semaines, vous étiez sur le plateau de RCJ radio, en compagnie de Nina Bouraoui pour la sortie de son roman Beaux rivages. A propos de la rupture amoureuse, elle dit : « je pense que pour aimer, il faut avoir souffert d’aimer ». Qu’en pensez-vous ? La part de souffrance est-elle finalement indissociable de la part de bonheur dans une histoire d’amour ?

Aujourd’hui, on cherche à se protéger des émotions : il faut vivre des expériences, sans les vivre vraiment. Il s’agit d’un idéal récent du bonheur qui passerait par la réussite, la santé, mais derrière lequel on cacherait nos émotions. Les gens se protègent beaucoup à travers l’ironie, mais surtout, ils se résignent rapidement. Ce constat me rappelle un poème de Prévert qui disait : le désespoir c’est quelqu’un qui est assis sur un banc où on n’entend plus le chant des oiseaux, ni les cris des enfants. Et si on va s’assoir à côté de lui, on reste toute sa vie sur le banc. La littérature permet justement d’explorer des horizons interdits, vers lesquels on refuse d’aller dans la vie. Les romans opèrent cette magie d’être embarqué dans un ailleurs.

J’aime beaucoup aussi l’idée de rencontre, qui est d’autant plus forte que le roman revêt une dimension personnelle. Parmi tous les retours que j’ai eus, c’est cet aspect qui me touche le plus : que les lecteurs aient pu me rencontrer à travers ce roman.

 

Lire la chronique de Danse d’atomes d’or > ici