Amelia

Auteur : Kimberly McCreight

Genre : Thriller

Date de publication : 2015

Éditeur : Le Cherche Midi

Pages : 523

 

 

 

Résumé :

New York. Kate élève seule sa fille de 15 ans, Amelia. Malgré un rythme professionnel soutenu, elle arrive tout de même à être à l’écoute de sa fille, une adolescente intelligente et responsable, ouverte et bien dans sa peau. Très proches, elles n’ont pas de secret l’une pour l’autre. C’est tout du moins ce que croit Kate, jusqu’à ce matin d’octobre où elle reçoit un appel de St Grace, l’école d’Amelia. On lui demande de venir de toute urgence. Lorsqu’elle arrive, Kate se retrouve face à une cohorte d’ambulances et de voitures de police. Elle comprend vite qu’elle ne reverra plus jamais sa fille. Amelia a sauté du toit de l’établissement.

Le désespoir laisse peu à peu place à l’incompréhension : pourquoi une adolescente en apparence si épanouie déciderait-elle de mettre fin à ses jours ? Rongée par le chagrin et la culpabilité, Kate tente d’accepter l’inacceptable jusqu’au jour où elle reçoit un SMS anonyme qui vient tout remettre en question : « Amelia n’a pas sauté. » Obsédée par cette révélation, Kate commence alors à s’immiscer dans la vie privée de sa fille et réalise bientôt qu’elle ne la connaissait pas aussi bien qu’elle le croyait. À travers les SMS, les mails d’Amelia, les réseaux sociaux, Kate va tenter de reconstruire la vie de sa fille afin de comprendre qui elle était vraiment et ce qui l’a poussée à monter sur le toit ce jour-là. Elle va devoir affronter une réalité beaucoup plus sombre que tout ce qu’elle a pu imaginer.

 

Mon avis :

A travers un récit à deux voix, Amelia se présente comme un thriller sombre sur l’adolescence. Le livre s’ouvre sur un drame en train de se produire : la tension monte, la voix de la mère aussi, et on se doute qu’il est déjà trop tard. Cette ouverture spectaculaire marque l’esprit qui sera celui de tout le roman, à savoir une ambiance opaque sur lit de troubles liés à l’adolescence. Tour à tour, nous avons accès à l’intériorité de Kate qui, convaincue que sa fille ne s’est pas suicidée, se lance dans une enquête obsessionnelle pour découvrir la vérité. Ces chapitres au rythme essoufflant alternent avec d’autres qui présentent le point-de-vue d’Amelia, avant le drame.

Deux portraits féminins sont ainsi peints, suivant deux psychologies diamétralement opposées : d’un côté la mère célibataire noyée sous le travail et qui tente tant bien que mal d’être à l’écoute de sa fille ; de l’autre une adolescente en recherche de repères, d’une stabilité familiale et émotionnelle, mais qui ressent le besoin de tester ses limites. La combinaison de ces deux point-de-vues confère au récit un rythme varié, à la fois haletant et reposant, et une ambiance de plus en plus sombre. L’écriture prend la forme de la voix qu’elle porte, littéralement dans le cas d’Amelia puisque certaines bribes de conversations par messages électroniques nous sont rapportées, ce qui nécessite de la part du lecteur une brève connaissance du « langage SMS », abrégé selon les sonorités des mots. Ce choix d’écriture est donc à double tranchant puisqu’il permet d’alléger un récit parfois lourd et très sombre, mais également de s’adresser à de jeunes lecteurs, sensiblement de l’âge de l’héroïne. Toutefois, cette force peut s’avérer être limitée, dans la mesure où elle laisse de côté d’autres lecteurs, moins sensibles à ce type de langage.

 

 

L’efficacité de la double narration, souvent utilisée dans les thrillers, n’est plus à prouver et pourtant, dans le cas d’Amelia, il ne semble pas éviter une certaine lourdeur à la lecture. Le style se répète – comme le principe romanesque l’exige – mais de façon trop longue, si bien que l’on penche plus pour un point-de-vue que pour l’autre. L’intérêt du personnage d’Amelia est sa position sociale : son adolescence difficile liée à un entourage absent ou néfaste la rend captivante. On découvre au fur et à mesure du récit le lycée dans lequel cette jeune héroïne évolue ; et les apparences cachent parfois une réalité plus sombre et fascinante.

Les thèmes du mal-être à l’adolescence et des sororités ne sont pourtant pas originaux, surtout dans la littérature contemporaine américaine. Et pourtant, la combinaison de tous ces mystères et d’une écriture adaptée à l’âge et la situation du personnage rendent la lecture attractive. Ce qui n’est malheureusement pas le cas avec Kate. Sa voix est portée sur le devant de la scène uniquement pour donner un cadre à l’autre récit, à savoir celui d’Amelia vécu en temps réel. Le lecteur mène donc l’enquête sur la mort de la lycéenne en même temps que sa mère, mais la psychologie de cette dernière n’est abordée qu’en surface, si bien que même la dernière partie du roman ne rend pas les révélations tant attendues surprenantes ou saisissantes.

 

Conclusion :

Un thriller qui met en scène de façon originale un thème déjà très visible dans la littérature, à savoir les violences psychologiques subies à l’adolescence. Malgré une ambiance oppressante jouissive et une écriture mimétique fluide, ce roman manque de profondeur et de surprise, et n’évite donc pas la peur de tout lecteur face à un livre : l’ennui.

 

D’après une histoire vraie

Auteur : Delphine de Vigan

Genre : Littérature contemporaine

Date de publication : 2015

Éditeur : JC Lattès

Pages : 477

 

 

 

Résumé :

Ce livre est le récit de ma rencontre avec L. L. est le cauchemar de tout écrivain. Ou plutôt le genre de personne qu’un écrivain ne devrait jamais croiser.

 

Mon avis :

Ce nouveau roman de Delphine de Vigan commence comme ses précédents, par un fait autobiographique. A travers une introspection littéraire, l’auteure nous dévoile une fois de plus un moment délicat de son existence. Cependant, cet incipit est écrit dans un objectif autre que celui de retranscrire le réel : il sert d’introduction à la rencontre avec un personnage décisif. Ce récit est l’histoire d’une relation opaque entre deux femmes : Delphine, double de l’auteure, et L., personnage énigmatique dont on ne connaît rien, même pas le nom. Sous une apparence bienveillante, elle s’insinue progressivement dans la vie de cette auteure, fragilisée par une panne d’écriture sévère.

Il ne se passe donc pas grand chose dans ce roman qui, pourtant, engendre une lecture hypnotique. Alors que Delphine ne mesure pas l’incidence de L. dans sa vie, très proche de la manipulation mentale, le lecteur se pense au contraire omniscient. Extérieur à l’histoire, il possède le recul nécessaire pour juger cette relation complexe. Cette impression de toute puissante est renforcée par le dénigrement du personnage envers lui-même qui ne cesse de mettre en avant son aveuglement face à l’emprise de L. Pourtant, jamais cette femme n’agit ostensiblement de manière malsaine. Du moins si l’on en croit Delphine. Car c’est là que réside toute la teneur psychologique de ce roman écrit à la première personne. Malgré le recul qui est accordé au lecteur, il est cantonné au point-de-vue de la narratrice et ne peut donc percevoir frontalement les intentions de L. On est donc constamment dans un jeu de funambule, à guetter un indice qui rompra l’équilibre insinué par cette femme mystérieuse. Sous couvert d’un énième récit autobiographique, D’après une histoire vraie s’établit en véritable thriller psychologique. En refermant ce livre, on garde un goût amer, terrifiant et cette impression d’avoir été dupé pendant près de 500 pages.

 

 

Delphine de Vigan ne se contente pas ici de décrire le réel : elle l’utilise, le questionne, le manipule. Situé dans la lignée du Misery de Stephen King qu’elle cite à plusieurs reprises, D’après une histoire vraie pose en arrière-plan du récit un débat de genre, celui de l’importance du réel dans la littérature. Alors que Delphine pense sortir de sa peur de la page blanche par la fiction, L. fait résonner en elle l’idée qu’aujourd’hui, la retranscription du réel est le seul but de la littérature. Du moins, c’est ce qu’attendent ses lecteurs.

Au-delà du récit et de la manipulation mentale opérée par un personnage sur un autre, l’auteure s’interroge sur le travail de l’écrivain : est-il possible de dépasser les genres littéraires, de ne pas s’enfermer dans un seul au risque de froisser les lecteurs les plus assidus ? La part autobiographique d’un livre représente-t-il le seul intérêt de la littérature ? Autant de questions qui trouvent une réponse très tranchée dans la bouche de L. et qui, sous couvert d’aiguiller son amie dans sa création, la manipule et la fragilise encore plus. A la lecture de ces moments plus critiques, on pense, on établit une opinion, et on participe malgré nous à l’établissement de l’intrigue. Une mise en abîme du récit réalisée de manière subtile, sans qu’on l’attende et qui fera surface de manière magistrale.

 

Conclusion :

Un récit habilement mené, qui se joue des codes romanesques et de nos attentes de lecture. Delphine de Vigan livre un roman sournois, un roman coup de poing et de cœur, digne des plus grands thrillers psychologiques.

 

Entretien avec Olivier Liron

Avec Danse d’atomes d’or, paru aux éditions Alma le 25 août 2016, Olivier Liron signe un premier roman à la fois ambitieux et personnel.

Un soir chez des amis, O. rencontre Loren, une acrobate fougueuse et libre aux cheveux couleur de seigle. Ils s’éprennent follement, s’étreignent et s’aiment le jour et la nuit dans la ville qui leur ouvre les bras. Mais Loren disparaît sans un mot. Inconsolable, têtu, O. la cherche jusqu’à Tombelaine en Normandie. Là, il apprendra pourquoi la jeune fille si solaire et fragile, est partie sans pouvoir laisser d’adresse. Librement inspiré d’Orphée et Eurydice, le ballet de Pina Bausch, Danse d’atomes d’or propose une nouvelle version du mythe. Ici, Eurydice n’a pas besoin d’Orphée…

 

©http://www.olivierliron.com

Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire d’amour à travers le mythe d’Orphée et d’Eurydice ?

Pour moi, le mythe d’Orphée et Eurydice est la sublimation d’un amour impossible. Il naît d’une absence, du deuil d’un amour, mais il est également lié à plusieurs éléments, notamment la musique. Avec Danse d’atomes d’or, j’ai voulu raconter une expérience vécue. C’est donc une histoire autobiographique, mais qui revêt une dimension lyrique grâce à cette appropriation du mythe d’Orphée et Eurydice. A travers cette version nouvelle du mythe, j’ai voulu offrir au personnage féminin une place au premier plan : alors qu’elle n’est qu’un prétexte à la sublimation d’Orphée dans l’histoire originelle, elle peut ici exister pleinement. J’ai donc écrit la dernière partie du roman de son point de vue. Mais comment faire parler un personnage absent physiquement ? J’ai pris le parti de laisser libre cours à ses pensées par le biais de son journal. Ce choix me paraissait le plus cohérent, puisque le journal permet une mise à distance par rapport à une situation sombre, que les lettres par exemple n’offrent pas. Eurydice ne s’exprime donc pas de manière directe, mais elle le fait simplement, et surtout sans l’intervention d’Orphée.

L’idée de raconter cette histoire par le biais de ce mythe m’est également venue après avoir vu le ballet de Pina Bausch. Ce qui m’intéressait c’était de retranscrire l’aspect chorégraphique de ce drame, par le biais de l’écriture. Le titre Danse d’atomes d’or vient de là : les personnages, mais aussi les phrases sont en perpétuel mouvement. Les mots agissent alors comme des corps, et revêtent un aspect érotique, comme deux atomes qui s’attirent.

 

Ces deux personnages se définissent de manière diamétralement opposée : alors que Loren est solaire, toujours dans l’action, le narrateur est plutôt dans une position d’observateur. Pourquoi dresser un portrait finalement très loin de celui, plus classique, du héros en quête d’action ?

En fait, le portrait de mon héros revêt les attributs que l’on relie habituellement aux personnages féminins. J’ai voulu mettre le narrateur dans une position de vulnérabilité, l’inscrire du côté de la passion. C’est la figure féminine qui guide le mouvement alors que le personnage masculin est constamment dans l’attente de l’autre : il est passif parce qu’il a des sentiments, parce qu’il est amoureux. Aujourd’hui, la solitude et la mélancolie de l’homme sont considérées comme un tabou. Il devient suspect pour quelqu’un de passer plusieurs heures, seul, chez soi. La lecture autorise toutefois cette solitude : quand on lit, on est seul face à soi-même.

Dans mon roman, j’ai voulu questionner les identités masculine et féminine. La fiction permet d’interroger le monde et de créer un décalage par rapport au réel que l’on peut alors observer sous un angle nouveau. Dans la littérature et dans la vie en général, la femme est souvent reliée à un statut passif de victime. Ici, le personnage de Loren est une femme libre et indépendante. Elle vient d’une famille manouche et ne se reconnaît pas dans la société qu’on lui impose. C’est pourquoi elle a besoin de réaliser un retour à ses origines. Je trouvais cette quête d’identité aussi intéressante pour le lecteur puisqu’on ne peut pas s’identifier immédiatement au personnage, comme certains romans peuvent le permettre. Paradoxalement, il est alors plus facile de se projeter dans cette vie qui n’est pas la nôtre. J’ai cette vision un peu naïve de la littérature qui exerce un pouvoir sur le lecteur, celui de s’évader dans une réalité différente de la sienne.

 

D’autres éléments ont également une forte présence dans votre roman et agissent même comme des personnages à part entière. C’est le cas par exemple du corps, que vous faites apparaître de différentes façons. Quelle place accordez-vous au corps dans cette histoire ?

Le rapport au corps questionne en réalité l’énergie physique de la langue. Mon objectif lors du travail d’écriture est de transmettre des émotions par le biais de la langue ; de la même façon que la musique peut bouleverser des auditeurs. Les personnages ne sont pas connectés seulement d’un point de vue intellectuel, mais avant tout physique. Je ne crois pas au discours très romanesque des écrivains, qui prétendent qu’ils se laisseraient dépasser par les personnages, comme s’ils n’étaient pas responsables de ce qui leur arrivait. En revanche, il était important pour moi que les personnages soient portés par leurs émotions, leurs désirs. Et puis ce roman met en scène une histoire d’amour, donc il fallait l’inscrire dans une dimension corporelle. Je ne voulais pas établir une relation épurée de tout contact physique ou, au contraire, qui sombrerait dans un rapport uniquement charnel.

 

Votre roman est donc un roman de la rupture, aussi bien amoureuse que dans la forme même du récit : l’auteur interrompt plusieurs fois le récit pour s’adresser directement au lecteur. Pourquoi avoir fait ce choix de la rupture romanesque ?

Ces petites interventions ménagent des respirations pour le lecteur. Il a fallu que je dose cette présence pour ne pas créer un effet trop lourd pour la lecture. En tant que lecteur, j’ai moi-même besoin de trouver un narrateur présent à travers les lignes, qui vient interrompre le récit pour nous rappeler que cette histoire relève de la fiction. Dans mon roman, ces interventions relèvent d’une histoire racontée par un narrateur : il se souvient de cette expérience qu’il a vécue et la transmet donc avec quelques hésitations, avec toute la fragilité dont peut faire preuve la mémoire. Je voulais que le lecteur voie les marques du travail d’écriture, qu’il ne soit pas entièrement plongé dans la fiction.

Par ce biais, j’ai également voulu insérer une certaine dose d’ironie vis-à-vis de situations délicates ou trop sombres. Ce ton permet d’avoir une distance avec ce qui est raconté, pour ensuite s’y replonger entièrement. Ainsi, l’émotion qui émane de la lecture peut être retenue, plutôt que de faire larmoyer le lecteur dès les premières pages !

L’idée était aussi d’accorder une place au lecteur dans le récit. Le jeu du post-it sur lequel s’ouvre le roman a été élaboré en référence aux livres pour enfants « dont vous êtes le héros ». La lecture devient alors un plaisir actif : elle demande un certain effort et donne encore plus de plaisir que d’être passif devant un écran par exemple. La scène d’ouverture du roman s’inscrit donc dans cette esthétique du jeu de rôle qui dépasse le cadre de la fiction pour inclure le lecteur. Cette dimension ludique permet de ne pas entrer directement dans l’émotion qui, elle, apparaît de manière progressive, pour finir en apothéose poétique dans la dernière partie.

Quant à la forme, j’ai choisi de structurer ce roman en trois parties : deux représentant le point de vue des personnages, et une au centre, placée comme un entracte. Ce dernier permettait de créer une rupture de ton parmi l’exploration des sentiments masculins et féminins. Avec cette promenade, j’ai volontairement voulu casser le sentiment de tristesse qui aurait pu émaner d’une situation tragique. La première partie se termine par la disparition soudaine du personnage féminin. Donc plutôt que de décrire la souffrance du narrateur, j’ai voulu illustrer l’incompréhension qui constitue la première phase du deuil amoureux. Car lorsqu’on est quitté, on ne succombe pas immédiatement à la tristesse : il y a d’abord un temps de flottement, un temps pour réaliser que la personne aimée n’est plus là. Encore une fois, j’ai inséré une courte partie plus triviale, afin de se détacher d’une émotion forte pour mieux y replonger par la suite. Il est important d’avoir plusieurs couleurs, plusieurs tons dans une histoire pour ne pas produire un récit uniforme, et donc ennuyeux.

 

Dans la postface, vous donnez l’autobiographie comme la clé de lecture de votre livre, comme si cette histoire était d’autant plus forte qu’elle a été vraiment vécue. Le souci de coller au réel est-il primordial pour vous dans le processus d’écriture ?

Il faut savoir que la postface est toujours présente dans les livres publiés aux éditions Alma : elle relève donc d’un choix de l’éditeur. L’objectif est de mettre en lumière le point de départ du livre. La première partie du roman est l’histoire d’un deuil empêché, qui ne peut se produire tant que le narrateur ne comprend pas la disparition d’Eurydice. Lorsqu’il apprend la vérité grâce au journal, il peut alors se laisser aller et, avec lui, l’écriture aussi. Les dernières pages laissent place au lyrisme : le narrateur s’exprime à son amour perdu dans un poème. Dans le mythe originel, Orphée espère faire revenir Eurydice par le biais du chant. La postface crée une rupture avec cette dimension lyrique et revient à quelque chose de plus immédiat, à savoir le processus d’écriture. On peut bien sûr lire le roman sans la postface, mais il m’a finalement semblé plus intéressant de ne pas refermer le livre sur le poème. Cet autoportrait final permet de ressaisir le livre dans sa totalité. Il faut le lire comme un manifeste sur le recours au mythe dans la littérature. Il permet d’exprimer des émotions, et peut-être même de comprendre mieux l’intériorité d’un personnage que si elle était donnée à voir à travers une histoire purement « vécue ». Pour moi, c’est en ce point que réside la force de la littérature.

Avec ce premier roman, je souhaitais écrire sur une expérience personnelle, tout en la traversant d’une forme originale pour, finalement, créer une œuvre de fiction dans laquelle beaucoup pourront se reconnaître. Cet accès à l’intériorité des personnages passe par une certaine simplicité dans le style d’écriture, pour être au plus juste de leurs ressentis, de leurs émotions. Ainsi, la poésie n’est pas introduite gratuitement : elle est là pour laisser libre cours aux émotions du narrateur à la fin du roman.

 

Comment est né ce roman ?

Avant Danse d’atomes d’or, j’ai publié une nouvelle, « Quand donc finira la semaine », dans la revue Décapage. Elle met en scène les deux personnages, Loren et O., qui se rencontrent en mangeant une planche de fromages. Cette nouvelle a en réalité constitué le point de départ de mon roman, sur les conseils éclairés de Jean-Baptiste Gendarme qui dirige la revue Décapage. J’ai ensuite rencontré Catherine Argand et Jean-Maurice de Montremy, les éditeurs d’Alma, qui ont cru en ce projet et m’ont énormément soutenu.

 

Vous semblez avoir de nombreuses casquettes dans votre vie puisque vous êtes non seulement écrivain mais aussi dramaturge, comédien, scénariste, pianiste… Comment réussissez-vous à tout combiner ? Vous sentez-vous aujourd’hui plus auteur, comédien ?

Je me sens avant tout auteur. Ecrire pour le théâtre, cela permet d’écrire sur le corps, les émotions, et de transmettre une histoire de manière plus directe qu’à travers un livre. Ecrire des romans est une démarche très solitaire, tandis qu’écrire pour le théâtre relève d’un travail de collaboration. Les remarques des autres permettent de prendre du recul par rapport à ce que l’on fait. On est loin de l’image mythologique de l’écrivain seul face à sa page blanche !

J’ai remarqué que les écrivains ont parfois peur de se confronter à certaines formes d’écriture et préfèrent se cantonner à un seul genre. Je pense au contraire que l’écriture est d’autant plus enrichie qu’elle se frotte à d’autres disciplines, comme le théâtre, le cinéma ou la poésie… Pareil pour la lecture. On entend souvent le discours « aujourd’hui les gens lisent moins qu’avant » : non, ils lisent de manière différente, se frottent à d’autres formes de lecture, d’écoute, comme la chanson ou le slam. La littérature entre alors au contact d’autres formes artistiques, comme la musique.

En même temps, il existe une liberté propre au roman, avec lequel on peut tout faire, tout inclure : ce que j’aime beaucoup chez Boris Vian par exemple, c’est la folie et l’humour qu’il se permet avec ses personnages. L’origine du mot fantaisie vient d’ailleurs de là : il représente la lumière, la liberté de ne pas être assujetti au réel ou ancré dans une société donnée. Elle permet d’ouvrir l’imaginaire. Le livre devient alors une fenêtre qui s’ouvre sur un monde inconnu, sur l’univers d’un auteur.

La langue que j’utilise est à la fois littéraire et très simple, orale. Pour moi, l’idéal d’une langue ne réside pas seulement dans le déploiement esthétique. On peut écrire des choses très belles à travers des formes de discours plus contemporaines, sans que le langage soit très recherché.

 

Il y a quelques semaines, vous étiez sur le plateau de RCJ radio, en compagnie de Nina Bouraoui pour la sortie de son roman Beaux rivages. A propos de la rupture amoureuse, elle dit : « je pense que pour aimer, il faut avoir souffert d’aimer ». Qu’en pensez-vous ? La part de souffrance est-elle finalement indissociable de la part de bonheur dans une histoire d’amour ?

Aujourd’hui, on cherche à se protéger des émotions : il faut vivre des expériences, sans les vivre vraiment. Il s’agit d’un idéal récent du bonheur qui passerait par la réussite, la santé, mais derrière lequel on cacherait nos émotions. Les gens se protègent beaucoup à travers l’ironie, mais surtout, ils se résignent rapidement. Ce constat me rappelle un poème de Prévert qui disait : le désespoir c’est quelqu’un qui est assis sur un banc où on n’entend plus le chant des oiseaux, ni les cris des enfants. Et si on va s’assoir à côté de lui, on reste toute sa vie sur le banc. La littérature permet justement d’explorer des horizons interdits, vers lesquels on refuse d’aller dans la vie. Les romans opèrent cette magie d’être embarqué dans un ailleurs.

J’aime beaucoup aussi l’idée de rencontre, qui est d’autant plus forte que le roman revêt une dimension personnelle. Parmi tous les retours que j’ai eus, c’est cet aspect qui me touche le plus : que les lecteurs aient pu me rencontrer à travers ce roman.

 

Lire la chronique de Danse d’atomes d’or > ici

Phobos 3

Auteur : Victor Dixen

Genre : Littérature Young-Adult

Date de publication : 2016

Éditeur : Robert Laffont

Pages : 620

 

 

 

Résumé :

Fin du programme Genesis dans

1 mois…

1 jour…

1 heure…

 

Ils sont prêts a mentir pour sauver leur peau.

Ils sont les douze naufragés de Mars.

Ils sont aussi les complices d’un effroyable mensonge.

Les spectateurs se passionnent pour leur plan de sauvetage, sans se douter du danger sans précédent qui menace la Terre.

Elle est prête a mourir pour sauver le monde.

Au risque de sa vie, Léonor est déterminée à faire éclater la vérité. Mais en est-il encore temps ?

Même si le compte à rebours expire, il est trop tard pour renoncer.

 

Mon avis :

Alors qu’elle a révélé à ses compagnons d’infortune le vrai visage de Serena McBee, l’investigatrice du programme Genesis, Léonor se trouve face à un grand dilemme : faire éclater la vérité au grand jour et ainsi empêcher une nouvelle génération de signer leur arrêt de mort en embarquant pour Mars, ou bien se taire et se protéger de la terrible colère de Serena ?

Avec ce troisième opus de la saga Phobos, Victor Dixen signe un tome très mouvementé : entre questions existentielles et retournements de situation fréquents, le rythme que nous impose la lecture relève d’un véritable marathon. Et pour cause : il faut tenir le lecteur éveillé pendant plus de 600 pages ! La dimension addictive liée à l’écriture est donc toujours présente au même niveau, bien que le récit aurait gagné en respiration à être divisé en deux tomes. Remercions toutefois l’éditeur de ne pas avoir succombé à cette tentation, chère aux adaptations cinématographiques de sagas pour adolescents.

On retrouve avec plaisir la galerie de personnages présents dans les deux premiers tomes, sans oublier le hors-série : l’auteur adresse de nombreux clins d’œil aux adeptes de la série, en rappelant le passé des garçons sous forme de fragments. L’attachement à ces jeunes adultes n’en est que renforcé, contrairement à la nouvelle génération de pionniers qui ont également signé pour Mars. Comme dans le premier tome, chacun est rapidement présenté sous forme de tableau comprenant les noms, les pays d’origine ainsi que l’argent récolté auprès des téléspectateurs. Toutefois, nous ne voyons ces nouveaux visages que de loin, à travers la chaîne Genesis. Nulle possibilité donc de connaître, et encore moins de s’attacher, à ces personnalités.

 

 

Un choix considéré de la part de l’auteur qui a pris le parti de développer d’autres personnages déjà présents dans l’aventure. Alors qu’elle était souvent relayée au second plan dans les tomes précédents, Harmony s’impose sur le devant de la scène dans un récit parallèle au récit cadre. Elle va se retrouver confrontée malgré elle à une question d’ordre scientifique et moral, qui effleurera également l’esprit du lecteur : doit-on tout faire pour accéder à la jeunesse éternelle ? Encore une fois, le développement de ce personnage sera lié à celui de sa mère, Serena, dont la personnalité déjà très noire s’assombrira encore plus.

Bien que Phobos ne soit pas une dystopie, Victor Dixen joue avec les codes du genre, en nous proposant un « avant », avant qu’un pouvoir drastique ne soit mis en place. Car Serena McBee ne se contente pas contrôler une émission de télé-réalité (bien que mondialement suivie). Son ambition est d’accéder à la présidence des États-Unis : un projet fou pour nous lecteurs qui connaissons son vrai visage, mais bien sensé pour les partenaires de Genesis et la population, envoûtés par le charisme de cette femme qui excelle dans l’art de dissimuler sa soif de pouvoir. Elle se fabrique une image lisse, humaine, en apparence transparente, qui dissimule à la perfection ses actes meurtriers. Tout est sombre chez cette femme dont le comportement manipulateur fait frissonner, d’autant plus qu’elle est hissée au sommet par le public. Un personnage tissé à la perfection dans le rôle du méchant, qui n’est pas sans rappeler certains passages de l’Histoire…

 

Conclusion :

Un troisième tome essoufflant, guidé par une écriture toujours aussi addictive et des portraits de personnages qui gagnent en profondeur. Difficile de se détacher de cette série décidément pleine de surprises. Vivement la suite !

 

Songe à la douceur

Auteur : Clémentine Beauvais

Genre : Littérature jeunesse

Date de publication : 2016

Éditeur : Sarbacane

Pages : 240

 

 

 

Résumé :

Quand Tatiana rencontre Eugène, elle a 14 ans, il en a 17 ; c’est l’été, et il n’a rien d’autre à faire que de lui parler. Il est sûr de lui, charmant, et plein d’ennui, et elle timide, idéaliste et romantique. Inévitablement, elle tombe amoureuse de lui, et lui, semblerait-il… aussi. Alors elle lui écrit une lettre ; il la rejette, pour de mauvaises raisons peut-être. Et puis un drame les sépare pour de bon.

Dix ans plus tard, ils se retrouvent par hasard. Tatiana s’est affirmée, elle est mûre et confiante ; Eugène s’aperçoit, maintenant, qu’il la lui faut absolument. Mais est-ce qu’elle veut encore de lui ? Songe à la douceur, c’est l’histoire de ces deux histoires d’un amour absolu et déphasé – l’un adolescent, l’autre jeune adulte – et de ce que dix ans à ce moment-là d’une vie peuvent changer.

Une double histoire d’amour inspirée des deux Eugène Onéguine de Pouchkine et de Tchaikovsky – et donc écrite en vers, pour en garder la poésie.

 

Mon avis :

Songe à la douceur : ce titre prend une allure d’impératif une fois le livre refermé. Cette douceur qui aurait pu faire basculer le cœur de celle qui, autrefois, fut rejetée. Avec ce nouveau roman, Clémentine Beauvais signe son entrée dans la cour des grands. Car, même s’il n’est pas classé parmi les adultes, ce livre ne s’adresse pas seulement à ces adolescents qui, peut-être, ne percevront pas toute la magie et le désespoir que comporte cette histoire d’amour impossible. Mais sans doute est-ce là la force de la littérature jeunesse, parfois plus forte et lancinante que ne peuvent l’être certains romans écrits pour les grands. Une chose est sûre : ce long poème que nous offre Clémentine Beauvais restera longtemps gravé dans nos mémoires.

Cette histoire est celle d’une rencontre fortuite, incongrue, tout sauf romantique. Eugène et Tatiana sont là pour accompagner leurs deux amis, follement amoureux. Tenir la chandelle à deux, pourquoi pas. Ils apprennent à se connaître au détour d’un café, d’une réception, d’une promenade à quatre. Le charme s’opère sur la jeune Tatiana, mais fait fuir son compagnon d’infortune. « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans » : Eugène le sait, le vit, et s’en mordra les doigts dix ans plus tard… Tatiana, blessée et malheureuse, vit alors son premier chagrin d’amour. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. L’auteure effectue des sauts dans le temps aux moments opportuns du récit et joue ainsi avec la frustration du lecteur. Il faudra attendre plusieurs pages avant d’apprendre que la jeunesse des deux personnages ne fut pas la seule raison de leur échec amoureux. Au détour d’une conversation entre adultes, le roman prend alors une tournure bien plus dramatique que prévu.

 

 

Songe à la douceur célèbre donc l’amour, mais également la maturation d’un homme et d’une femme séparés par la fougue que fut leur jeunesse. Clémentine Beauvais dessine le portrait d’un quatuor contraire, mais complémentaire. Alors que le premier duo est amoureux, passionné, frivole ; le second est distant et introverti. Mais un saut de dix années dans le temps semble changer beaucoup de choses : on retrouve Tatiana et Eugène, jeunes adultes et transformés. Elle est indépendante, gracieuse, plongée dans une thèse artistique ; lui a perdu toute frivolité, est un homme d’affaire ennuyeux, mais retrouve un éclat et une insouciance au contact de celle qui, autrefois, le laissait de marbre. Les retrouvailles de ces deux personnages se réalisent comme une danse, celle de la passion oubliée, fragilisée par un secret inconnu pour le lecteur. Cette danse verbale est d’autant plus belle qu’elle est mise en lumière par l’écriture visuelle de l’auteure. On entend la musique au travers des mots : celle à la fois légère et onirique mais qui, à la seconde d’après, sombre dans un jeu de percussions qui prend aux tripes. Le barrage que pourrait constituer une écriture en vers libres à la lecture prend alors tout son sens ; et va même au-delà : elle devient indispensable.

 

Conclusion :

Un roman surprenant, à la fois délicat et passionné, sur une histoire d’amour que le temps et la jeunesse ont émiettée. Clémentine Beauvais a réussi le pari de dépoussiérer la poésie pour la mettre au service d’une problématique aussi complexe que passionnante : le passage à l’âge adulte. Le coup de cœur de cet hiver !